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In memoriam

In memoriam Oswald Ducrot

5 septembre 2024 - In memoriam

En hommage à Oswald Ducrot, notre collègue Alfredo Lescano, enseignant-chercheur à l’université de Toulouse (UMR « Éducation, formation, travail, savoirs » / EFTS) a adressé à l’ASL ce très beau texte.

Oswald Ducrot nous a quittés il y a quelques jours. Nous sommes nombreux à perdre avec lui notre maître et notre ami. Mais encore plus nombreux sont ceux qui, partout dans le monde, l’ayant rencontré personnellement ou par leurs lectures, s’unissent aujourd’hui à nous pour reconnaître dans les théories qu’il a fondées, dans les concepts subtils et originaux qu’il a développés, ainsi que dans ses lectures éclairantes des auteurs fondamentaux des sciences du langage, des contributions capitales à la linguistique. Avec Oswald Ducrot nous perdons un faiseur de paradigmes, un observateur aigu, l’un des linguistes les plus éclairés de notre temps.
Oswald Ducrot fait partie de ces penseurs qui ont modelé des concepts qui nous aident à réfléchir, depuis quelques générations de linguistes, et cela au-delà des frontières, car ses ouvrages figurent parmi les plus grands classiques dans l’espace de la linguistique francophone, hispanophone et lusophone (et peut-être d’autres espaces linguistiques encore, mais je ne les connais pas assez). Les différentes théories que Ducrot a élaborées (seul ou en collaboration) apparaissent, depuis des décennies, comme des chapitres obligatoires de la sémantique, de la pragmatique, de la linguistique énonciative. Ses concepts et ses descriptions de détail sont depuis longtemps intégrés dans les travaux d’auteurs de tous bords. Dès que l’on s’intéresse au sens, la pensée ducrotienne est là pour nous venir en aide.
Oswald Ducrot nous a appris à mieux écouter ce que les mots nous disent d’eux-mêmes. Car pour lui, le langage, loin d’être l’expression d’une pensée que nous pourrions inspecter pour en découvrir le sens, loin de représenter un état du monde avec lequel on pourrait le comparer, tisse ses propres liens et échappe ainsi nécessairement à notre contrôle. Les discours qu’on prononce, qu’on écrit, sélectionnent des orientations, des connexions sémantiques déjà ouvertes par la langue, en produisent parfois d’autres. De sorte que parler, ce n’est pas communiquer, mais contraindre : l’interlocuteur est sommé d’admettre certaines connexions sémantiques au détriment d’autres. Il s’ensuit que, pour Ducrot, nous ne parlons pas en déployant des raisonnements, mais seulement en exploitant des liens sémantiques. Il a su montrer, de surcroît, de quelle façon les énoncés nous enferment dans des relations intersubjectives dont il est extrêmement ardu de s’extraire.
Il nous a semblé que l’on pourrait essayer de conjurer la tristesse que nous provoque la disparition d’Oswald Ducrot en évoquant quelques-unes des contributions qui l’ont rendu incontournable dans les sciences du langage.
Ducrot fait irruption dans la scène linguistique en travaillant simultanément sur plusieurs fronts. On sait par exemple combien son œuvre très personnelle de divulgateur a immédiatement marqué les esprits. Il suffit de penser à sa contribution à la question « Qu’est-ce que le structuralisme ? » que F. Wahl lançait à une poignée d’intellectuels en 1968 ; au Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage de 1972, co-écrit avec T. Todorov ; à son Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, avec J. M. Schaeffer, de 1995, tous devenus rapidement des ouvrages de référence au niveau international. C’est l’ensemble de la pensée linguistique qui s’y trouve remise à plat et expliquée comme seuls savent le faire ces philosophes qui réussissent à nous faire « voir avec » un concept.
Ses premiers travaux sont aussi reconnus grâce à son interprétation des speech acts, avec laquelle il a introduit une manière à la fois percutante et polémique de fonder une pragmatique linguistique, en la situant dans la tradition de la linguistique française. Les actes illocutoires de Ducrot n’ont pas de conditions de félicité, ils transforment ipso facto la situation « juridique » de la parole (ou mieux, prétendent la transformer) : l’acte interrogatif place immédiatement le destinataire dans l’alternative de s’y soumettre en répondant, ou de ne pas y répondre et de ce fait désavouer l’initiateur de la question. Ce qui est transformé, ici, c’est donc le droit de parler. Par ailleurs, Ducrot adoptait, à rebours des tendances de l’époque, une vision strictement conventionnaliste des actes de langage, qu’il voyait comme de purs faits de signification plutôt que comme le résultat d’une reconnaissance pragmatique des intentions du sujet parlant.
Ses premières recherches ont parallèlement consisté à mettre en place une critique érudite et systématique de l’idée selon laquelle la logique mathématique fournit des outils adéquats à la description sémantique des langues naturelles. Cet objectif, qu’il n’abandonna jamais, et dont il avait posé les bases dans La preuve et le dire (1973), était fondé sur l’idée que la langue a ses propres principes, ses propres règles, sa propre logique. C’est dans le dernier chapitre de ce livre (chapitre publié plus tard en tant qu’opuscule indépendant, Les échelles argumentatives) qu’est apparue la thématique devenue par la suite centrale dans ses travaux : la « scalarité » argumentative présente dès la signification des phrases, c’est-à-dire les valeurs argumentatives encodées dans la langue.
Mais le succès de ses premiers travaux repose plus encore, sans doute, sur sa description novatrice de la présupposition, principalement dans Dire et ne pas dire (1972). Participant grandement au prestige de ses séminaires à l’EHESS, elle est reprise et commentée par des linguistes de tous bords, devenant un classique de la pragmatique française. La présupposition ducrotienne, c’est avant tout le refus de la conception frégéenne, largement reprise par la sémantique d’inspiration analytique, d’après laquelle le présupposé impose des conditions pour qu’un énoncé puisse être employé avec une valeur logique (et ainsi être considéré comme vrai ou comme faux). Pour Ducrot, présupposer, c’est enfermer l’interlocuteur, par un coup de force, dans un cadre discursif dont il peinera à sortir, fixant ainsi « le prix à payer pour que la conversation puisse continuer ».
Plus tard, c’est avec Jean-Claude Anscombre qu’Oswald Ducrot fait de la scalarité un domaine privilégié pour mettre en lumière les difficultés de la sémantique formalisée par la logique à rendre compte de la signification linguistique. En multipliant les descriptions de phénomènes, leurs travaux insistent chaque fois plus sur la gravité de ces difficultés, jusqu’à pouvoir affirmer que la scalarité argumentative n’affecte pas seulement quelques éléments linguistiques, mais que la langue est, dans sa dimension sémantique, entièrement argumentative. La Théorie de l’argumentation dans la langue, que ces auteurs développent ensemble (principalement dans leur livre L’argumentation dans la langue de 1983, mais pour connaître la version la plus « radicale » de cette approche il faut lire leur article « Argumentativité et informativité » de 1986), est ouvertement iconoclaste (elle récuse le référentialisme, le logicisme, la vériconditionnalité) et définit un paradigme et un programme de recherche que l’on reconnaît maintenant sous la dénomination de « sémantique argumentative » : la signification lexicale comme le sens des énoncés sont toujours, et cela même dans leurs plus petites unités significatives, orientés. Plusieurs théories ont par la suite proposé des tentatives de concrétiser cette approche.
La première, la Théorie des topoï, d’Anscombre et Ducrot, affirme que tout énoncé se montre comme reposant sur au moins un garant admis de tous, un topos, qui relie deux échelles argumentatives, ce qui les amène à réfuter toute possibilité d’objectivité primitive dans le langage. Dans la critique qu’elle propose de la Théorie des topoï dans sa thèse de 1992, Marion Carel introduit la Théorie des blocs sémantiques, que Ducrot adopte peu à peu pendant les années 90 jusqu’à en devenir co-auteur dès 1999. D’autres tentatives théoriques ont proposé à la fois une vision spécifique de l’argumentation linguistique et des outils pour la description de la valeur argumentative des énoncés et du lexique : on pensera notamment à la Théorie des stéréotypes de Jean-Claude Anscombre, à la Sémantique des Possibles Argumentatifs d’Olga Galatanu, à la Sémantique des Points de Vue de Pierre-Yves Raccah. En jetant un coup d’œil au Carnet Hypothèses en Sémantique argumentative, nourri par les travaux des chercheurs travaillant à l’intérieur de ce champ dans une dizaine de pays, on se rend compte de la vitalité actuelle de ce paradigme.
En parallèle, Ducrot met en place son autre théorie phare : la Théorie de la polyphonie, qui répond à des questions, par certains côtés, complémentaires à celles de la sémantique argumentative. S’inspirant principalement d’une lecture critique de la théorie de Bally (lecture exposée in extenso au dernier chapitre de son ouvrage Logique, structure, énonciation de 1989), cette théorie constitue l’un des aspects les plus répandus et les plus polémiques du travail de Ducrot. Selon la Théorie de la polyphonie, développée contre un certain psychologisme (cette théorie « n’implique même pas l’hypothèse que l’énoncé est produit par un sujet parlant » écrit Ducrot), la langue encode un décentrement subjectif : loin d’exprimer nos pensées, les énoncés mettent en scène des dialogues – tout ce que l’on peut faire, à la limite, c’est de s’identifier à certains de leurs personnages. Ducrot a produit plusieurs versions de cette théorie : à celle présentée dans son introduction à l’ouvrage collectif Les mots du discours en 1980, ont succédé deux versions présentées respectivement dans les chapitres 7 et 8 de Le dire et le dit en 1984, suivies de quelques remaniements dans les années 90, jusqu’aux propositions ultérieures de relier, avec M. Carel, dans une approche englobante et cohérente, polyphonie et argumentation linguistiques – est alors apparue la Théorie argumentative de la polyphonie.
On a du mal à évaluer si c’est l’argumentation dans la langue ou la polyphonie linguistique qui a fait naître plus de commentaires, de critiques et de développements (on ne peut laisser de rappeler que depuis environ deux décennies la Théorie Scandinave de la polyphonie linguistique de K. Flottum, H. Nølke et C. Norén, s’attache à fournir une version plus outillée de la polyphonie de Ducrot ; qu’A. Rabatel, sur les bases de la polyphonie ducrotienne, développe sa prolifique perspective des « points de vue » ; que M. M. García Negroni et son équipe construisent leur « Enfoque dialógico de la argumentación y la polifonía » en prenant largement appui sur les théories de la polyphonie et des blocs sémantiques).
Point d’ancrage de ses apports théoriques, les descriptions que Ducrot a proposées de nombreux phénomènes linguistiques ont marqué la linguistique tout autant que ses concepts (pensons à ses descriptions de l’indéfini, de l’imparfait, de mais, de la paire peu / un peu, de même, de la négation syntaxique, de l’interrogation, de l’ordre, de l’interjection…). Il est indéniable qu’elles font partie de notre mémoire collective de sémanticiens, de pragmaticiens, mais aussi d’analystes du discours.
Platonicien, Ducrot disait que malgré la difficulté que nous éprouvons, en tant que linguistes, à sortir de la caverne, nous avons, a minima, le devoir d’éveiller le doute, de faire comprendre l’impossibilité d’accéder à la vérité à travers le langage, et, idéalement, de démonter les illusions dans lesquelles le langage participe à nous maintenir. Dans les temps troubles que nous vivons, sa présence nous manquera pour avancer dans cette tâche.

Alfredo M. Lescano

In memoriam Jean-Claude Coquet

23 janvier 2023 - In memoriam

Chères et chers collègues,
Nous avons appris aujourd’hui, avec beaucoup de tristesse, le décès de Jean-Claude Coquet. Vous pouvez lire ci-dessous le message envoyé par Irène Fenoglio :

« L’équipe linguistique de l’ITEM a la grande tristesse d’annoncer le décès de Jean-Claude Coquet survenu le 16 janvier au matin. Il allait avoir 95 ans. Les obsèques auront lieu mardi 24 janvier à 14h30 à l’église de Sceaux.
Linguiste reconnu, sémioticien de renommée internationale, Jean-Claude Coquet a accompagné l’équipe « Linguistique » de l’ITEM dès que celle-ci s’est intéressée aux manuscrits d’Émile Benveniste, c’est-à-dire depuis plus de 20 ans. Il a éclairé l’équipe dont il faisait pleinement partie de son savoir et a partagé ses souvenirs, lui qui avait suivi les cours de Benveniste au Collège de France.
Intervenant plusieurs fois dans nos séminaires et colloques qu’il fréquentait assidûment, encourageant les jeunes chercheurs, il a participé à toutes les dernières publications importantes de l’équipe dont les Dernière leçons d’Émile Benveniste au Collège de France (EHESS-Gallimard-Seuil, 2012), Autour d’Émile Benveniste. Sur l’écriture (Seuil, 2016). Son dernier ouvrage, Phénoménologie du langage est paru en 2022 (éd. Lambert-Lucas). »

Irène FENOGLIO Responsable de l’Equipe « Linguistique » de l’ITEM Responsable de l’axe « Génétique du texte et théories linguistiques » http://www.item.ens.fr/index.php?id=579254Institut des Textes et Manuscrits Modernes (ITEM) CNRS - ENS (UMR 8132)

In memoriam Gaston Gross

20 octobre 2022 - In memoriam

Vous trouverez ci-après le texte de Pierre-André Buvet, maître de conférences HDR à l’université Paris 13 Sorbonne Paris Cité, rédigé en hommage à Gaston Gross disparu le 13 octobre 2022.

in_me_moriam_gaston_gross.pdf (PDF - 755 kio)

In memoriam Danièle Manesse

29 juillet 2022 - In memoriam

Danièle Manesse nous a quittés le 6 juin 2022. Vous trouverez ci-après le texte rédigé en son hommage par Jean-Louis Chiss, Professeur émérite en sciences du langage, Université Sorbonne Nouvelle, DILTEC (EA 2288).

in_memoriam_danie_le_manesse.pdf (PDF - 523.8 kio)